Le Groenland était un test — l’Europe l’a réussi. Elle doit maintenant aller plus loin

Pendant des années, les Européens ont voulu croire que l’ère de la politique de puissance était révolue, remplacée par le droit, les traités et la coopération multilatérale. La crise récente autour du Groenland est venue balayer cette illusion. Mais elle a aussi apporté une leçon précieuse : lorsque l’Europe est unie, elle peut défendre ses principes fondamentaux — y compris face aux plus grandes puissances.

Lorsque Donald Trump a fait pression sur le Danemark pour qu’il cède le Groenland, assortissant ses exigences de menaces de sanctions commerciales, une ligne rouge a été franchie. Pour les Européens, la souveraineté et l’intégrité territoriale ne sont pas des concepts abstraits : elles constituent le socle de la paix construite après les catastrophes du XXᵉ siècle. Les frontières ne peuvent être modifiées ni par la force, ni par la menace, ni par le chantage économique — que celui-ci vienne de Moscou ou de Washington.

Ce qui distingue cet épisode n’est pas la nature de la menace, mais la réponse européenne.

Au lieu de se réfugier dans une diplomatie timorée ou dans la flatterie, les États européens ont fait front commun. L’Union européenne a clairement montré qu’elle était prête à riposter par des contre-mesures commerciales massives. Les marchés ont réagi. La pression est montée. Et soudain, le ton de Washington a changé. Le rapport de force a joué — et cette fois, l’intimidation n’a pas fonctionné.

L’enjeu dépasse largement le Groenland.

L’Europe fait aujourd’hui face à une remise en cause généralisée de la souveraineté des États. Russie poursuit sa guerre d’agression contre Ukraine, cherchant à banaliser l’annexion territoriale par la force. La Chine étend son influence par la dépendance économique et les leviers stratégiques. Et les États-Unis eux-mêmes, longtemps considérés comme les garants de la sécurité européenne, tendent désormais à traiter leurs alliances comme des outils transactionnels — c’est-à-dire comme des instruments de pression asymétrique, où l’accès au marché, les droits de douane, les chaînes d’approvisionnement ou les garanties de sécurité deviennent des moyens de contrainte.

Dans ce monde plus dur, le terme transactionnel ne renvoie donc pas à un échange équilibré, mais à une logique de rapport de force. Face à cela, le droit ne suffit plus. Les principes doivent être soutenus par la puissance, l’unité et la préparation.

L’Europe commence à tirer les conséquences de cette réalité. Elle a refusé de contraindre l’Ukraine à céder des territoires qu’elle n’a pas perdus militairement. Elle a accru son soutien économique et militaire à Kyiv lorsque d’autres se retiraient. Et lors de la crise du Groenland, elle a démontré que la force économique européenne, utilisée collectivement, pouvait dissuader même les postures les plus agressives.

Il ne s’agit pas d’un appel à l’escalade, mais d’un appel à la lucidité.

L’Europe ne pourra pas, à elle seule, restaurer l’ancien ordre international. Mais elle peut — et doit — garantir qu’en Europe, les frontières restent inviolables, la souveraineté respectée et la coercition rejetée. Cela suppose l’unité au sein de l’Union, la crédibilité de l’OTAN, et le courage politique d’admettre qu’une certaine fermeté est parfois la condition du dialogue.

Le Groenland était un test. L’Europe l’a réussi — non par hasard, mais parce qu’elle a su agir ensemble.

La leçon est désormais claire et urgente : cette méthode doit devenir la norme, non l’exception. Fermeté, préparation, unité et clarté stratégique ne sont plus des options. Elles sont le prix à payer pour rester libres et égaux dans un monde où la force est de retour et où la division est la meilleure alliée de la domination.

L’Europe dispose des outils nécessaires.
Il lui reste à faire le choix de les utiliser — durablement.